INTERVALLES  

Un voyage dans les montagnes de la Basse Californie au Mexique en mars 2008, m'a permis de visionner des peintures rupestres dans La Sierra de San Francisco. Des roches couvertes des représentations d'un peuple inconnu; vestiges des hommes qui commençaient se décrypter, se penser, comme cherchant derrière ces parois poreuses des certitudes jamais trouvées.

En parallèle de cette  « peau escarpée » et silencieusement parlante, l'homme a utilisé sa propre peau et ses ossements (tout comme ceux des animaux) pour se  représenter  et représenter son entourage. En somme, depuis que l'homme s'est posé délibérément sur une scène questionnant son existence, toutes sortes de supports ont servi pour cette prospection. Certains matériaux et procédés techniques comme le papier,  la chambre noire, le laser, sont apparus ou plutôt, se sont mis en relation étroite avec la représentation et la surface. Le tout, dans une quête de plus en plus profonde de l'intelligibilité de la nature.

De retour en Belgique, j'ai entamé une démarche picturale vers un approche du continuum (1) artistique que j'ai ressentie lors de ce regard sur ces peintures ancestrales. Ces nouveaux travaux traduisent cette inquiétude et je les ai appelés  « Intervalles »  par rapport à leur étalement transitoire et leur présence condensée, dans l'espace plastique.

J'ai voulu confronter  des  gestes simples et spontanés profitant des mouvements-fluides, en utilisant la peinture acrylique et une surface absorbante. Des mélanges de support, de matières et de gestualité, jaillissent ces  Intervalles, qui pour moi, sont comme une  continuité du réel indivisible. Toutes ces interprétations font parties d'un mouvement commun ou « impulsion vitale »; elles se sont individualisées et dévoilées dans la surface du papier, avec le temps comme absolu actif et l'espace comme collaborateur passif; l'un, en ralentissant  les actions et l'autre en les recevant. Par analogie, tous font partie d'un seul et unique dessin.

Quant à la mise en œuvre, je dirais qu'après avoir déployé le geste  simulateur, j'ai voulu profiter des effets qui concernent la  « durée » (2) cette ficelle conductrice des phénomènes naturels et continuels qui agissent sur la matière vive et inerte.  En rapport direct avec les Intervalles, j'ai senti son passage à l'instant même du travail et par la suite; ce que je veux dire, c'est la manière dont la peinture s'est déposée par légers mouvements du support en s'accommodant de l'effet d'humidité. Ensuite et, pendant le temps de séchage, l'action de vaporisation des liquides a produit des nuances inattendues. Des « indices »  perceptibles de forme animalière se sont dessinés enfin sur la "peau" choisie. Mon intervention picturale est le principe d'un "acte en progrès", où se focalise (ou se détourne) le parcours fluide de la matière pigmentaire, où se font perceptibles des complémentaires tels que le hasard et l'intention, entre autres, où mon désir est d’expérimenter sur ce « syncrétisme » imprévu.
                                                                                                                                                                                       J.T.

(1) Continuum /kɔ̃.ti.ny.ɔm/ masculin

Ensemble, espace ou séquence dont les éléments adjacents n’ont pas de différences saillantes qui est uniquement divisible de manière arbitraire.


 (2)  Henri Bergson : 

"
(…)
la conçoit non comme quelque chose d'abstrait ou de formel, mais comme une réalité, indissolublement liée à la vie et au moi humain.  Il lui donne le nom de durée, concept que l'on peut traduire par "temps vivant", par analogie avec la force vive.  C'est un courant dynamique, exposé à des variations constantes et en accroissement perpétuel ; il échappe à la réflexion, il ne peut être rattaché à aucun point fixe, car il se trouverait par la même limité et ne serait plus (...)". 

Discours de réception prononcé par Per Hallström lors de la remise de Prix Nobel de littérature Henri Bergson, le 10 décembre de 1928. Dans "L'évolution créatrice" de H. Bergson. Editions Lombardi, 1971 (P.171).